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Raymond Tournier

 

 

Mon souvenir le plus lointain est d’avoir vu des affichettes annonçant la mobilisation générale. Mon père ayant longuement participé à celle de 14-18, je savais que cela n’annonçait rien de bon.

Les slogans « nous vaincrons car nous sommes les plus forts », nous avions « forgé l’acier victorieux » étaient plutôt réconfortants et l’insouciance de l’adolescence m’aidait, à ne pas vraiment paniquer.


Le 3 septembre 1939 fut vite arrivé, la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, jetant une consternation généralisée. Ce fut le début d’une longue période de souffrances et de grand malheur pour notre pays. (…) A l’époque j’avais 17 ans et avais un emploi en mécanique. Pour mes parents, mon petit salaire d’ouvrier était bienvenu. La défaite ou plutôt la débâcle a été pour moi ressentie en premier lieu par une profonde stupéfaction. Comment était-ce possible compte tenu de la propagande antérieure ! Ce fut ensuite une grande inquiétude, la peur de demain et aussi une impression de trahison. Peut-être aussi un sentiment flou de révolte et de honte. Que faire ? Sinon s’organiser au mieux pour faire, autant que possible, face aux difficultés et contraintes qui nous attendaient sans qu’on puisse d’ailleurs vraiment les imaginer.

Je ne comprenais pas ce qu’il se passait en haut lieu, sinon que tout se passait dans une vaste pagaille avec des retombées désastreuses au niveau de la population. Le Maréchal PETAIN était en fonction de son passé, respecté par la majorité, mais je crois que son arrivée au pouvoir et son comportement ont été le début de la séparation de notre pays en 2 tendances avec beaucoup d’indécis en fonction de ce passé : comment ne pas lui faire confiance ? La suite devait hélas laisser moins de doute sur le choix à faire. Pour moi, cela ne m’a pas particulièrement préoccupé, j’étais jeune et peu intéressé par les choses politiques et par ailleurs peu compétent pour en juger. Les incidences au niveau de la vie de tous les jours, me préoccupait beaucoup plus.


Je n’ai pas suffisamment la mémoire des dates, mais je sais que dans mon modeste quartier, il n’y avait qu’un seul poste de radio. Des réunions discrètes et furtives avaient lieu chez la dame qui le possédait et nous arrivions malgré les efforts de brouillage des Allemands à percevoir la radio de Londres. C’est là qu’est née une lueur d’espoir, car enfin quelqu’un réagissait même si la route s’annonçait comme longue, semée d’embuscades et de difficultés de tous ordres. Je n’ai pas entendu l’appel historique de ce personnage hors du commun à qui la France doit tant, j’en ai eu connaissance après.

Après l’exode, la marée « vert de gris » a déferlé sur notre belle Charente, j’ai vu les premiers spécimens de l’envahisseur route de Bordeaux entre La Couronne et Angoulême où je me rendais à pied. J’ai d’abord été impressionné tellement il se dégageait de puissance destructrice, tant au niveau des personnages que matériel auprès duquel ce que je connaissais du notre, faisait bien pâle figure. L’attitude était à la fois pleine de supériorité prétentieuse et méprisante pour les vaincus que nous étions. Cela ne laissait présager rien de bon pour les conditions de vie qui nous attendaient. Avec le recul je crois que c’est à ce moment que le sentiment de résistance est né en moi sans que j’en sois vraiment conscient. La vie sous l’occupation à vite pris son régime de croisière avec tous les mauvais côtés qui la caractérisaient : Liberté réduite, privations, difficultés de vie à tous niveaux, crainte permanente et qui doit être bien difficile à imaginer pour ceux qui ne l’on pas vécus.

Mes parents bien que locataires d’un modeste logement de quatre petites pièces avaient été amenés à héberger une maman parisienne et ses 2 filles lors de l’arrivée des réfugiés. De ce fait je fus installé chez mes grands-parents qui habitaient tout près. Je faisais le désespoir de mon grand-père que j’adorais, car j’avais décidé de ne pas respecter le couvre-feu qui imposait d’être rentré chez soit à 22H. Bien sûr cela comportait quelques risques en cas de rencontre de patrouille. Pour rentrer, je passais discrètement, les rues n’étaient pas éclairées, devant une écurie gardée par quelques soldats. Ce fut sans histoire jusqu’au jour où un personnage de quartier, un peu spécial et sans doute éméché, avait au passage, lancé quelques invectives à ces soldats, le temps qu’ils réagissent c’est moi qui étais passé entre temps. Me croyant coupable, ils sont venus chez mes grands-parents. Il y avait un grand portail métallique qu’ils secouèrent vigoureusement en vociférant. J’ai du ouvrir. Un grand diable m’a collé sur le mur de la cuisine en me brandissant sa baïonnette sous le nez. Je n’en menais pas large ! L’un d’eux parlait assez bien le Français, moins excité que l’autre, qui je crois avait bu, à fini par comprendre que ça n’était pas moi et je m’en suis tiré comme ça. Certains moins chanceux, ont été déportés pour des raisons aussi futiles.


Pour la jeunesse, peu de possibilités dans le domaine de la distraction. Il y avait le foot avec les déplacements à vélo sur une grande partie du département et aussi de temps en temps des bals clandestins dans les carrières à champignons. Bien sûr, il fallait respecter les horaires du couvre-feu, ou prendre le risque de rencontrer une patrouille… En ce qui me concerne, les premiers pas dans la résistance, ont eu lieu dans le milieu du foot. Ce fut le temps des messes basses et des minis sondages d’opinions, très feutrés avec bifurcation des conversations lors d’une approche suspecte.  Il s’est aussi constitué dans notre commune une réserve de jeunes, futurs « maquisards » sans grande activité mais à l’esprit très orienté pour répondre présent le moment venu. Nos dirigeants étaient des hommes d’exemple en particulier M. POTIER… La population était partagée, je crois en trois tendances, une minorité dangereuse de pro-allemands, une autre majorité que la vie redevienne comme avant ! et une timide, et discrète, celle des groupes de résistance sans grandes organisations, ni moyens. Le jour me concernant est venu j’avais été prévenu quelques jours plutôt et avait réussi à obtenir d’un copain un 6.35 et d’un autre 5 balles pour un chargeur de 6. Raymond SUNARD qui hélas fut fusillé quelques temps plus tard à La Couronne m’avait donné quelques conseils sur l’utilisation d’un pistolet. Cela c’était passé sous une bâche à l’arrière d’un camion lors d’une expédition de récupération nocturne d’armes vers Torsac.

Nous sommes partis à 4, (dont je suis hélas le seul survivant) par l’autobus avec dispersion en arrivant à Angoulême. Nous nous sommes retrouvés dans un café de la place St. Roch où enfin il nous fut communiqué les instructions sur la mission qui nous attendait. Séparément, nous nous sommes dirigés vers un dépôt de matériel que nous avons investi vers midi. Il y avait du personnel que nous avons regroupé sans grande difficulté.  Après avoir coupé le téléphone, nous avons chargé un camion Berliet de 7 tonnes je crois, d’essence, de gazole, d’huile, et divers matériel. Ce carburant était à pomper par tranche de 5 litres sur les pompes de cette époque. Trois d’entre nous travaillaient, le quatrième assurait le guet derrière un grand portail métallique, tollé à mi hauteur. Pendant mon tour de guet un camion allemand avec des soldats à bord, s’est arrêté devant le portail, j’ai eu une des « trouilles » de ma vie pensant à une trahison. J’ai quand même réagi par un grand geste pour obtenir le silence sur le site. Après je crois quelques bricolages de moteur, ouf ! le camion est reparti et nous avons continué notre chantier. Le camion largement chargé en particulier de précieux carburant, nous avons pris la route de Périgueux en mobilisant le chauffeur qui nous a gentiment conduit jusqu’à Ste. Catherine où nous l’avons déposé. Le plus âgé d’entre nous avait déjà conduit et connaissait notre destination, alors que les trois autres l’ignoraient, a pris la suite.

Ce devait être un jour de chance, car à la sortie de la ville deux Feldgendarmes avec leur grande médaille sur la poitrine nous ont fait signe d’arrêter, nous avons contraint le chauffeur de continuer, nous n’avons jamais compris pourquoi ils ne nous avaient pas tiré dessus. Nous avions deux collègues sous la bâche à l’arrière du camion. Ces quelques minutes furent très longues. Après plusieurs arrêts dans les bois nous sommes arrivés à Doumérat où nous étions attendus. Nous avons eu droit à un casse-croûte suivi d’une bonne nuit de récupération sur de la paille fraîche, dans ce qui devait être à l’origine un toit à cochons.  Après un bref séjour en forêt d’Horte nous sommes partis vers Piégut (Dordogne) et avons établi notre camp dans un bois à Lacaufamet. Nous avions des tentes faites de parachutes kaki hélas pas très étanches et de confortables matelas de fougères.

Ce fut le Groupe Autonome de Sabotage du commandant Bernard. Très proche du prestigieux groupe S.S.S. de Jacques NANCY qui était stationné tout près de Puycharnaud. Grâce au Berliet, le groupe fut rapidement opérationnel et bien que peu expérimenté œuvra rapidement et de manière suivie dans les actions de sabotage. Nous avons rapidement reçu armes et munitions par parachutage. Je me souviens d’un message venu de Londres « DARIUS ETAIT ROI DE PERSE ». L’arrivée de cette aide venue du ciel fut pour moi un moment inoubliable, magnifique et symbolique. Juste une anecdote : une nuit nous sommes allés faire sauter un câble souterrain à la Touche d’Anais au bord de la N10. Un jeune parisien qui faisait partie de l’équipe de guet s’est endormi et a raté le départ du camion toujours précipité après la mise en œuvre des charges. C’est l’explosion qui l’a réveillé. Il est venu nous rejoindre au camp le surlendemain avec brassard F.F.I. et mitraillette.

Vers le 25 août 44 la marche sur Angoulême s’organisa et après un accrochage sérieux à Magnac, notre groupe participa à la libération de la ville. Nous fûmes charger d’investir la Préfecture, où un peu plus tard il fut procédé à la mise en fonction du préfet Garnier. Il y eu plus tard, la formation d’unité plus « Armée traditionnelle ». Comme la plupart d’entre nous signèrent un engagement pour la durée de la guerre, il y eu dispersion et affectations diverses. Une grande partie de notre groupe avec pas mal de nouvelles recrues effectua une période sur le front de La Rochelle. La ferme du Champon dans laquelle se situait notre poste avancé était au sommet d’une petite colline qui donnait la ligne de chemin de fer La Rochelle – Rochefort. Nous avons été attaqués par un train blindé équipé de canons à gros calibres.

Bien retranchés, nous avons réussi à nous opposer à l’avance de leurs fantassins. Pertes assez importantes pour eux suivie de repli et quelques blessés pour nous sans trop de gravité.


Plus tard j’ai suivi au CREPS de Poitiers une formation de moniteur d’éducation physique et ultérieurement affecté avec le grade de Sergent, au 9ème Zouave à Compiègne, je suis chargé de la formation physique des jeunes recrues jusqu’à ma libération (début 1946) pour retrouver enfin ma famille et me replonger dans la mécanique.


Notre jeunesse fut perturbée, frustrante, mais aussi je crois riche en valeurs humaines et porteuse d’amitiés profondes et inaltérables…